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    Elias Canetti: Auto-da-fé
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    Josef Winkler: Quand l'heure viendra
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04.10.2008

Comment peut-on croire, comme l’affirment les chrétiens, que la Bible est Parole de Dieu?

La Croix, 3 octobre 2008

Spy

Beaucoup connaissent la Bible, mais peu sont à l’aise avec l’idée qu’elle puisse être «Parole de Dieu». «Il y a pour beaucoup une provocation à parler de “Parole de Dieu”. Ils se demandent de quel droit nous prétendons “détenir” cette Parole dans un texte qui leur semble être un recueil de légendes au statut mal défini. [Bruno Girard, diacre permanent, qui coordonne le projet d’une “Maison de la Parole” dans le diocèse de Nanterre]»
La gêne habite parfois les chrétiens eux-mêmes, qui n’utilisent pas tous le terme avec les mêmes précautions. «Certains chrétiens ont une manière d’invoquer la “Parole de Dieu” qui l’instrumentalise, en fait un argument d’autorité, de puissance. Cette manière de revendiquer la Parole est porteuse d’une certaine violence. Je n’y reconnais pas la manière de faire du Christ… [Florence Aurieux, catholique formée en théologie]»
Le passage entre Bible et Parole de Dieu se heurte encore à de nombreux obstacles: aridité de certains livres, violence de certains passages, contradictions entre certains fragments, usage d’un langage merveilleux qui semble peu crédible… «Nos contemporains se demandent: “Ce qui est dit de l’Exode, d’Abraham, de David: est-ce que c’est vrai et comment peut-on dire que c’est vrai?” C’est une très vieille question, qui touche à l’histoire, à la vérité, au langage, et qui continue de tarauder les intelligences chrétiennes et non chrétiennes. [P. Gérard Billon, responsable du service biblique Évangile et vie]»
Le concile Vatican II, dans sa constitution sur la «Révélation divine» (Dei Verbum) a pourtant levé de nombreux obstacles. «La Bible est Parole de Dieu “et” elle est parole des hommes. [Paul Beauchamp, exégète, dans Parler d’Écritures saintes, Seuil, 1987]» «Livre des hommes», car les auteurs bibliques ne sont pas moins auteurs de leurs livres que ne le sont les autres écrivains. Ils en sont les «auteurs véritables» écrira même le Concile, mettant fin à une hésitation séculaire sur le statut des auteurs bibliques, parfois injustement réduits au rôle de simples scribes ou d’«instruments» de Dieu.
Si la parole est bien humaine, comment dès lors peut-elle se vouloir divine? Paul Beauchamp aimait parler d’«intimité» pour évoquer le rapport de l’auteur biblique à Dieu: «L’écrit, le livre, sort de l’intimité qui unit Dieu aux auteurs bibliques. Touché par Dieu en ce qu’il a de plus homme, l’auteur biblique peut nous parler de Dieu». Cette expérience se dit alors dans les mots et la culture d’une époque, selon les styles et les procédés littéraires qui lui sont contemporains.
La question de la vérité du texte biblique se pose dès lors différemment. «Vatican II nous dit de ne pas confondre la vérité du Salut de Dieu avec celle des faits racontés dans la Bible. C’est là le résultat de trois siècles d’exégèse historico-critique. [G.B.]» Cette méthode de lecture, reposant sur une approche scientifique et historique de la Bible, a d’ailleurs trouvé grâce dans le public français, y compris catholique.
En témoigne le succès des documentaires comme Corpus Christi et L’Origine du christianisme et les nombreux lecteurs de Fuse La Bible dévoilée d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman. «Il y a une forme de prédisposition culturelle des Français à l’esprit critique. Il faut se réjouir de cet état d’esprit qui fait droit à une approche raisonnée de la Bible et explique certainement qu’il y ait moins de fondamentalisme chez nous qu’en Pologne ou aux États-Unis. [G.B.]»
«Le christianisme n’est pas une religion du livre, mais une religion de la parole. [Jean-Pierre Lémonon, exégète et spécialiste du christianisme du Ier siècle]» D’ailleurs, lorsque les premiers disciples ont exprimé le souci de proclamer la Parole de Dieu, «il ne s’agissait pas d’un écrit – qui n’existait alors pas –, ni d’un livre, mais d’une prédication centrée sur la personne du Christ». C’est dans un second temps que les communautés chrétiennes ont éprouvé le besoin de traduire l’expérience vécue avec le Christ dans des textes.
L’Évangile de Jean, où le Christ est désigné comme «la Parole faite chair», noue le plus fermement la Parole au Christ.
Si le lien entre Bible et Parole de Dieu s’éclaire à la lumière de la théologie et de l’histoire, il n’en demeure pas moins mystérieux. Par la fréquentation de la Bible, certains approcheront le «Dieu invisible», pour d’autres les caractères resteront fermés. Le romancier italien Erri de Luca, lecteur assidu de la Bible, témoigne de cette expérience dans Noyau d’olive (Gallimard, 2004).
Il y raconte la saveur de ses méditations bibliques, mais souligne que «la pratique quotidienne» de la lecture de la Bible «n’a pas fait de (lui) un croyant». Celle-ci n’est certes ni aride, ni ingrate. Elle livre des secrets, mais ne dessille pas les yeux. «“Ça fait sens”, comme on dit aujourd’hui, mais sans que ce sens puisse être entendu comme parole de vérité, comme Parole de Dieu adressée à moi aujourd’hui. [P. Robert Scholtus, théologien]» L’aveu de cet empêchement, de cet achoppement fait comprendre qu’il n’est «ni méthodes de lecture, ni techniques spirituelles pour transformer le texte de la Bible en Parole de Dieu».
Si le passage de la Bible à Parole de Dieu ne peut être forcé, il peut néanmoins être désigné. «Pour le chrétien, la Bible est parole de Dieu. Mais cela, il ne le sait pas de lui-même. C’est par son extérieur que le texte est montré comme Parole de Dieu. Quelqu’un a lu l’Écriture avant nous, et nous ouvre le livre; c’est sur sa parole que nous entrons dans le livre. [Antoine Delzant, prêtre et théologien, dans Croire quand même, Bayard, 2006]»
«Ouvrir le livre» pour permettre à d’autres d’y entrer: telle est depuis l’origine la mission de l’Église, communauté des croyants. «Dès qu’on lit à plusieurs, il y a une correction mutuelle. Qu’elle meilleure voie pour entendre vraiment le texte, à condition de ne pas être autiste et de savoir écouter les autres! [J.-P.L.]» «Dans la lecture commune de la Bible, se vit une véritable ecclésialité. Personne n’a l’autorité de celui qui sait. Le groupe de lecture commune constitue une Église de fraternité, une communauté de disciples égaux, où chacun a du prix. [G.B.]»
Sur ce chemin, le lecteur devra accepter l’étrangeté du texte. Entrer dans un corps-à-corps avec le texte, qui ne livrera son sens qu’au prix de cette lutte. «L’Esprit n’est trouvé que si la lettre n’est point esquivée. [P.B.]» Il faudra aussi accepter que le temps fasse son office, «laisser les choses se sédimenter, accepter de ne pas tout comprendre tout de suite. [G.B.]» Mais la disposition essentielle demeure celle d’une écoute. «Si l’on croit que l’Esprit Saint nous ouvre la Parole, cela signifie se mettre à la disposition du Seigneur. [J.-P.L.]» Et accepter, selon l’expression du philosophe Jean-Louis Chrétien, de «se laisser lire» par les Écritures. ■ Élodie MAUROT

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