Femina, octobre 1977
Comme nous, les animaux sont en proie à toute une gamme d'émotions et de comportements d'empathie qui reflètent les liens qu'ils entretiennent avec leur entourage. [...]
Un chien qui vole un morceau de viande à la cuisine sait parfaitement qu'il transgresse les règles. Il se sent si coupable que son maître se rendra compte de sa désobéissance avant même d'avoir découvert le larcin: tout dans son comportement - tête basse, oreilles rabattues, queue entre le jambes - indique qu'il s'est montré désobéissant. Le chien, c'est certain, a conscience d'avoir «mal» agi. Est-il animé par un véritable sentiment de honte ou craint-il tout simplement d'être puni pour son méfait? [Pour Frans de Waal [Wikipedia], professeur de psychologie, zoologiste et spécialiste du comportement des primates,] le chien adopte à ce moment-là «l'attitude du subordonné confronté à l'éventuelle colère du dominant, caractéristique d'une espèce hiérarchisée: un mélange de soumission et d'apaisement, destiné à réduire le risque d'être puni».
Rien de tel chez les chats. Ne connaissant aucune hiérarchie, ces chasseurs solitaires «suivent leur propre chemin, indifférents à ce que le monde entier pense d'eux». Quand ils font une bêtise, ils ne présentent pas le moindre symptôme de culpabilité.
Observer les règles sociales, c'est respecter l'autorité. C'est aussi accorder de l'importance au jugement et aux réactions d'autrui. Le chien désobéissant ne culpabilise pas seulement par crainte de la punition, mais aussi par crainte de perdre une relation à laquelle il attache de la valeur. Le désir d'être accepté par le groupe et de vivre en harmonie avec lui joue un rôle important. Cette même motivation n'anime-t-elle pas les employés qui, au cours d'une réunion de travail, applaudissent aux propos de leur chef même si, intérieurement, ils se sentent en désaccord avec lui? «Le chef, écrit Frans de Waal, peut parler d'une voix basse, tout le monde écoute; il peut faire une plaisanterie usée jusqu'à la corde, tout le monde rit. [...] Pourquoi attribuons-nous aux «chefs» des qualités surhumaines qui nous conduisent à boire leurs paroles, quelles qu'elles soient?»
Le psychologue Lawrence Kohlberg [Wikipedia1 | Wikipedia2] estime que l'obéissance et le désir de ne pas avoir d'ennuis constituent les premiers stades du développement de la conscience morale chez l'être humain. L'étape suivante, c'est la recherche de l'approbation des autres, qui s'amplifie parallèlement à la soumission à une autorité plus élevée. L'enfant cherche l'approbation de l'adulte. L'adulte, lui, se réfère à un maître à penser ou à Dieu, considéré comme le dépositaire du savoir absolu en matière de morale. Au terme d'un processus de maturation, l'individu en arrive à intérioriser les règles morales naturellement, en quelque sorte, sans plus se sentir contraint par le jugement d'autrui.
En raison de ses capacités intellectuelles et de ses aspirations spirituelles, l'être humain dispose-t-il d'une morale plus solidement enracinée que celle de l'animal? On peut se poser la question. Dans ce qu'il appelle ses moments de scepticisme aigu. Frans de Waal se demande si nous ne surestimons pas la puissance de l'intériorisation des règles de morales: «Il suffit de voir comment les gens rejettent toute inhibition dans des circonstances telles que la guerre, la famine, les périodes politiquement troublées ou lors des paniques de foule. Plus d'un citoyen dit honnête se met à piller, voler ou tuer dès qu'il a peu de chances d'être pris ou que les ressources se font rares. Même dans des circonstances plus bénignes, par exemple en vacances dans un pays étranger, les gens se laissent aller à faire des sottises ou des scandales qu'ils ne feraient jamais chez eux.» Ces exemples montrent que nous restons «chiens» tant que nous nous trouvons dans notre environnement social habituel, soumis au jugement de personnes dont nous reconnaissons la valeur ou le supériorité hiérarchique... mais que nous avons tendance à nous transformer en «chat» dès que nous échappons au contrôle de l'autorité et que nous n'avons plus à nous soucier de l'opinion d'autrui. «Dans ces conditions, il est peut-être nécessaire que la peur du châtiment subsiste telle une épée de Damoclès, pour que nous nous conduisions comme des êtres moraux [Frans de Waal].» Hélas, la peur du châtiment peut aussi avoir l'effet inverse: les comportements admis au sein d'un groupe donné ne correspondent pas forcément aux règles de la morale la plus élémentaire, comme le montrent les crimes contre l'humanité commis au nom d'une obéissance aveugle à la hiérarchie.
La principale différence entre l'homme et l'animal? la conscience, serait-on tenté de dire. Contrairement à l'être humain, l'animal, privé de langage, est incapable de conceptualiser les notions de bien et de mal et de philosopher en matière de morale. Mais Franz de Waal considère qu'il serait fallacieux et probablement inexact d'affirmer que le premier est guidé par sa conscience alors que le second l'est uniquement par l'instinct. «Ne sommes-nous pas, la plupart du temps, beaucoup moins rationnels qu'on ne veut bien l'admettre? [...] Il ne fait pas de doute que nous sommes des êtres intelligents; mais il est tout aussi évident que les inclinations et les réactions émotionnelles dont nous sommes pourvus à la naissance infléchissent largement nos pensées et nos actes.»
[...] Le pouvoir émane des relations interindividuelles. Le désir de régenter le comportement des autres, suggère l'éthologue, fait sans doute partie de notre héritage biologique, au même titre que la pulsion sexuelle, l'instinct maternel et l'instinct de survie. La hiérarchie assure la cohésion du groupe et la constitution d'un front uni, utile tant pour repousser l'ennemi que pour assurer la subsistance de chacun. Elle est plus développée chez les espèces où règne la coopération. Les loups s'entraident à la chasse. Les chimpanzés unissent leurs efforts pour faire face à une agression. Plus l'objectif visé par le groupe est précis, plus la hiérarchie semble nécessaire. Des groupes de garçons participant à une colonie de vacances «s'organisent de façon plus hiérarchisée et se donnent plus volontiers des chefs de file dès qu'ils cherchent ensemble à atteindre un objectif donné (par exemple quand ils entrent en compétition avec d'autres groupes)». En respectant les conventions sociales, l'individu est assuré de rester intégré à la communauté, dans le cas contraire, il risque des représailles ou même l'exclusion.
À propos de représailles, il est tentant d'établir un parallèle entre l'acte d'autorité exercé par un chef de meute et la justice humaine. La justice n'est-elle pas une violence exercée par l'État afin d'imposer un ordre social et de canaliser dans des limites acceptables le besoin de vengeance d'un individu ou d'un groupe d'individus? Au risque de choquer les bien-pensants, Frans de Waal affirme que l'agression et la violence comportent des aspects positifs tant au plan social qu'à celui des relations interpersonnelles - non seulement pour préserver l'ordre établi, mais pour le renverser si nécessaire: «L'histoire, écrit-il, prouve abondamment que la violence peut constituer un moyen d'arriver à un changement social devenu absolument nécessaire.»
D'après [Frans de Waal], «un comportement qui est aussi universel dans l'espèce humaine, et aussi répandu dans le règne animal, ne peut tout simplement pas être aussi néfaste que les sciences sociales veulent nous le faire croire. [...] L'idée de paix absolue est manifestement une utopie dans notre monde imparfait aux ressources limitées; il n'existe donc que deux solutions réalistes au problème posé: soit une compétition sans merci, soit un ordre social partiellement façonné et maintenu par l'emploi du comportement agressif.» La violence serait donc moins l'expression d'un phénomène culturel, comme le suggèrent les sociologues, que d'un comportement faisant partie intégrante de la nature humaine. Et compte tenu des conditions de vie dans les grandes villes, ce n'est pas le nombre élevé d'agressions, mais au contraire leur rareté qui devrait nous surprendre. Les hominidés, comme les primates, disposent de remarquables facultés d'adaptation et de maîtrise de leur agressivité. S'ils parviennent à résoudre bon nombre de leurs conflits par des moyens pacifiques, c'est parce qu'il existe entre eux des liens d'attachement fondés sur la dépendance mutuelle et la coopération. ■ Marlyse Tschui, à propos de la publication du livre de Frans de Waal, Le Bon Singe. Les Bases naturelles de la Morale, Éd. Bayard-Sciences
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